Beaucoup de choses à dire à propos de cette carte.

C’est la première d’une longue série écrite pendant et à propos de la première guerre mondiale.

Tout d’abord, il est intéressant de voir qu’il y est écrit “Guerre de 1914”. C’était le tout début de la guerre. Évidemment, les gens n’avaient aucune idée du temps qu’elle allait durer. En 1914, tout le monde pensait que ça allait être l’affaire de quelques semaines, au pire quelques mois. C’est probablement le cas pour chaque guerre, j’en ai peur.

Les tranchées n’existent pas encore. Les troupes se déplacent beaucoup. L’infanterie française porte encore son uniforme du 19e siècle, avec pantalon et chapeau rouges.

Pour rappel, en ce début de 20e siècle, alors que les autres protagonistes (alliés et ennemis) commencent à saisir l’importance des tenues de camouflage, l’État-Major français n’en à cure. Il est très fier de son uniforme rouge et bleu datant de plusieurs décennies. C’est vrai qu’ils doivent être beaux les défilés du 14 juillet avec de tels uniformes, mais sur le front, avec des armes blanches disparaissant et des armes à feu de plus en plus précises et avec des portées de plus en plus longues, c’est une toute autre histoire. Et c’est une des raisons principales des lourdes pertes subies par la France au début de la guerre : les chapeaux rouges, ça aide l’ennemi à mieux viser la tête.

Il est parfois difficile d’imaginer à quel point l’armée française était mal préparée à cette guerre qu’elle a pourtant souhaitée.

 

L’histoire écrite au verso est également fascinante et très instructive.

 

 

Quelques informations sur le contexte.

Voici l’une des nombreuses cartes que Jean Sazy a écrites à sa femme Jeanne alors qu’il était un conscrit envoyé au front.

Je ne sais pas exactement qui il était (un cousin, ou bien un ami de mon grand-père – mon père n’a pas vraiment souvenir de lui), et je n’ai aucune idée de la façon dont ces cartes-ci se sont retrouvées dans ma collection de cartes postales du début du 20e siècle. Ce qui est intéressant, c’est que je possède aussi certaines des cartes que Jeanne a écrites à son mari, ce qui sous-entend qu’il a survécu à la guerre.

J’essaie depuis un moment de trouver des informations en ligne à son sujet. Le ministère des armées a un site qui répertorie toutes les personnes décédées sous les drapeaux. On y trouve deux Jean Sazy, mais aucun ne lui correspond. Un moment, j’ai cru qu’il était “Jean-Baptiste Sazy” originaire de la commune voisine à celle de mon grand-père, mais il est mort en 1914 (une des nombreuses victimes des chapeaux rouges, je le crains). Notre Jean a lui continué à écrire pendant toute la durée de la guerre.

Le truc c’est que Sazy est un nom assez courant dans les villages avoisinant celui de ma famille. Et Jean était bien évidemment un prénom très courant lui aussi au début du 20e siècle.

Mais il y a quelques années, l’INSEE a numérisé pas mal de ses données y compris la liste des personnes décédées en France après 1970, ce qui fait le bonheur des généalogistes et m’aide aussi un peu parfois, quand je dois faire des recherches telles que celles-ci.

Et j’ai effectivement trouvé un Jean Sazy, né en 1893 à Castelculier (un village proche d’Agen) et décédé en 1976, à Caumont dans le Tarn-et-Garonne. Il pourrait bien s’agir de lui. Aucune information sur Jeanne, mais cette base de données ne contient que les noms de prémaritaux des femmes.

 

Les cartes de Jean sont parfois difficiles à lire. Il essayait souvent de faire tenir un maximum de choses sur une seule carte. Ses textes s’étendent aussi souvent sur plusieurs cartes. Un rappel intéressant que l’espace était une contrainte importante pour l’écriture à l’époque. Encore plus lorsque vous êtes au front, je suppose.

En fait, c’est l’un des sujets principaux de ce texte, même si la partie centrale est parfois un peu difficile à déchiffrer. Si on rajoute certaines fautes de grammaire et quelques expressions désuettes, ses textes ne sont pas aussi faciles à lui qu’on ne le croit à première vue. Si vérifier la qualité de mes transcriptions vous tente et que vous souhaitiez y apporter des corrections, ne vous gênez surtout pas, les commentaires attendent vos suggestions.

Veuillez aussi noter qu’il s’agit de la dernière partie d’une lettre plus longue. Malheureusement, je n’ai pas pu trouver le début (le tri est plus difficile à faire quand on n’a uniquement la version scannée des cartes à portée de main). J’espère qu’il apparaîtra à une date ultérieure.

Voici ce qu’elle dit en gros :

Maintenant, comme je te le dis sur toutes les cartes que je t’envoie, nous sommes comme les oiseaux qui sont sur les branches. Aujourd’hui, on est là et demain, on peut être ailleurs. Mais que veux tu, on ne gouverne pas.

Je vais te dire que tu aies la bonté de m’envoyer de l’argent. J’en ai encore un peu mais je ne veux pas attendre d’être à sec parce que il y a que mes cartes qui nous sont fournies (?) il y en a pour une dizaine de jours. Et la tienne (?) prenne une quinzaine de jours. 

Voila tout ce que je pense vous dire pour l’instant.

Je suis toujours en bonne santé et je désire que vous soyez de même.

Le vin est très cher, nous le payons 12 sous le litre, et chaque jour, on boit un litre avec Lanois (?)

Jean Sazy

Ton mari qui t’embrasse bien fort de loin.

 

Comme vous le verrez au fur et à mesure que je trouverai le temps de publier d’autres cartes de Jean, bien qu’il ne dise jamais vraiment grand-chose d’importance (les soldats n’étaient pas autorisés à raconter grand-chose, et la correspondance avec le monde extérieur était fortement censurée), je pense que ses cartes sont précieuses pour nous renseigner sur la vie quotidienne des soldats, ainsi que sur leurs états d’esprit.  Celui-ci va beaucoup changer au fur et à mesure que son séjour au sein de l’armée passe de plusieurs semaines à plusieurs mois puis à plusieurs années, avec tous les morts et les horreurs dont il est témoin.

A suivre…

 

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